Colloque : Les nationalismes littéraires
0 - Présentation
Au cours de ces trois années, nous avons travaillé principalement sur la question de la nation et de son rôle dans la formation des littératures européennes dites, à partir des « nationalisations » du XIXe siècle, nationales. Mais le phénomène du nationalisme littéraire proprement dit, qui essentialise le lien créé historiquement entre littérature et nation, qui établit un lien de nécessité entre le fait littéraire et le fait national et qui pose l’appartenance nationale comme une définition première de l’écrivain (poète, romancier ou dramaturge), n’a pas encore été véritablement abordé en tant que tel. L’évidence paradoxale selon laquelle le nationalisme littéraire est l’une des convictions littéraires et politiques les plus universellement partagées alors qu’il est pensé par ses adeptes comme particularité inaliénable et indéfectible, notamment du fait de son lien avec l’inculcation scolaire et l’apprentissage des canons nationaux, n’est plus à souligner. En revanche, ce qui est dénié le plus souvent, c’est la nature éminemment concurrentielle de ce phénomène : plus que la revendication des spécificités supposées d’une tradition nationale, ce qui définit chaque nationalisme littéraire, c’est la forme et l’histoire de la lutte concurrentielle qu’un espace littéraire particulier livre à d’autres espaces. C’est en ce sens que l’étude des nationalismes est l’un des chapitres essentiels de l’analyse et de la compréhension des fonctionnements de l’espace littéraire européen, et, plus largement, international.
Du même coup, il apparaît que la seule voie d’appréhension et d’analyse de ce type de croyance, en tant que phénomène (quasi) universel à entendre à la fois dans sa globalité et à travers chaque cas particulier, c’est de l’étudier comme un fait international. On entend donc aborder, au cours de ce colloque, le nationalisme littéraire à la fois comme un fait de structure international (comme l’ont montré les travaux précurseurs et fondateurs de Benedict Anderson, puis, ceux de Anne-Marie Thiesse) mais aussi, bien entendu, comme un fait relationnel s’incarnant dans des histoires particulières (les travaux de Declan Kiberd, sur la formation littéraire et nationale de l’Irlande en sont un exemple majeur), c’est-à-dire comme l’une des formes des luttes qui se livrent dans l’espace littéraire international.
Cela dit, ce fait de structure ne saurait être réduit à une seule dimension ou à une causalité simple. En effet, du fait de la structure inégale de l’espace littéraire mondial, on a pu montrer que les nationalismes littéraires ne sont ni égaux entre eux, ni symétriques. Ils n’ont pas partout le même poids, le même sens, la même forme, ni la même force. Dans les univers littéraires émergents ou peu dotés en ressources spécifiques, cette croyance domine les productions littéraires et permet que s’enclenche le processus d’accumulation initiale de capital littéraire ; dans les espaces plus anciens, notamment en Europe, les productions et les auteurs les plus nationalistes viennent renforcer la zone hétéronome du champ littéraire, c’est-à-dire, dans ces régions, le pôle économique.
Axes du Colloque
Ce colloque aura donc pour objet l’examen des formes de la croyance nationaliste quand elle s’objective dans un espace littéraire, c’est-à-dire l’analyse de certains types de luttes qui se déroulent dans l’espace littéraire international. Il prendra en compte leurs différentes configurations et les effets qu’elles induisent. On propose donc de travailler selon trois axes principaux :
1 – description des mécanismes d’apparition et d’essentialisation du lien littérature/nation par différentes études de cas qui a- ne se limiteront pas à l’Europe b- mais pourront aussi inclure les pays européens les plus anciens et les plus dotés (Italie, Allemagne, France, Belgique, Suisse, etc.)
2- Elargissement de la problématique en s’attachant à l’état de la discussion sur ce sujet en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis (Fredric Jameson, Aijaz Ahmad, Edward Said, Homi Bhabha, etc.) : internationaliser la problématique du nationalisme dans son versant littéraire implique, dans la mesure du possible, d’internationaliser et de croiser les méthodes, les traditions, les théories, les méthodologies qui permettent de la penser.
3 – Esquisse d’un modèle général permettant d’établir le lien entre le poids de cette croyance dans chaque espace littéraire (et donc ses effets objectifs) et le degré d’autonomie de l’espace littéraire considéré, c’est-à-dire de tenir compte de la place que cet espace national occupe dans l’espace littéraire mondial.
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