Colloque : Champs littéraires nationaux et espace européen

2.03- «La recherche des racines» : Primo Levi et l’importation de la culture juive de l’Europe orientale en Italie

Auteur(s) : Anna Baldini

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Un des essais les plus intéressants parus dans la littérature critique récente concernant l’œuvre de Primo Levi (Robert Gordon, Which Holocaust? Primo Levi and the field of Holocaust memory in post-war Italy, «Italian Studies», 61, 1, Spring 2006, pp. 85-113) analyse le rôle que l’écrivain a joué dans la formation de la mémoire italienne de l’extermination des juifs européens. Gordon soutient que Levi, du fait de ses intérêts et des charactéristiques de son œuvre, a contribué de manière décisive à la spécificité de cette mémoire par rapport au panorama international plus vaste dans lequel elle s'insère. À partir de la fin des années 70 l’extermination des juifs commence à être perçue comme un événement central dans l’histoire du XXe siècle au-delà des milieux des spécialistes (historiens, philosophes, témoins) : l’industrie culturelle américaine produit la fiction télévisée Holocaust (1978), qui est exportée en Europe pendant les deux années suivantes ; avec l’émergence du négationnisme en France la mémoire de ce fait historique devient un enjeu du champ politique national et international. En Italie l’évolution de la mémoire de l’extermination commence pendant ces années à s’entrelacer avec la « découverte » de la culture ashkénaze, qui provoque dans les décennies suivantes une interrogation comparative autour du judaïsme italien, passé et présent. Par quels agents et par quelles voies la culture juïve orientale a-t-elle été importée en Italie ? Quels enjeux spécifiques expliquent l'implication du champ littéraire dans ce processus? Quel rôle y joue Primo Levi, témoin par excellence de la Shoah en Italie ? J'essaierai de donner une première réponse à ces questions en analysant les stratégies culturelles des maisons d’édition italiennes qui importent la littérature juïve-orientale (en langue yiddish aussi bien que dans les langues de l’assimilation). Je vais consacrer une attention particulière à la redéfinition du « littéraire » produite par l’entrée dans le champ littéraire italien de la maison d’édition Adelphi, fondée en 1962. En effet, si on peut voir un premier témoignage de l’intérêt italien pour la culture ashkénaze dans le livre de Claudio Magris Lontano da dove. Joseph Roth e la tradizione ebraico-orientale (Einaudi 1971), c’est seulement grâce à la naissance et au succès de la maison d'édition Adelphi, au début des années 70, que s'impose en Italie l’image d'une «Mitteleuropa» littéraire. Pour comprendre les effets produits en Italie par l’attribution du prix Nobel à Saul Bellow (1976) et à Isaac Bashevis Singer (1978), il faut prendre en considération l’état du champ littéraire et du monde de l’édition pendant ces années. Quelles sont les mouvements de Primo Levi à l’intérieur de ce processus? Justement à la fin des années 70 les références à la culture ashkenaze se multiplient dans son œuvre. Ses premiers contacts avec ce monde-là remontaient à Auschwitz et au longue voyage de retour en Italie (raconté dans La Tregua, 1963), qui s’était déroulé dans l'espace de l’Yiddischkeit (Pologne, Russe, Ukraine, Europe Orientale). Les nouvelles qu’il commence à écrire à partir du 1977 et qui sont publiées dans la première partie de Lilìt e altri racconti (1981) sont presque toutes centrées sur des portraits de personnages juifs orientaux ; dans l’«anthologie personnelle» La ricerca delle radici (1981) Levi insère des passages de Babel’ et Schàlom Alechèm; de 1980 à 1982 il s’engage dans l’étude de la culture ashkenaze pour créer une ambiance réaliste à son roman de 1982 Se non ora, quando ? Ces intérêts nouveaux se manifestent aussi dans son activité de médiateur culturel. Pendant les décénnies précedentes on demandait à Levi d’introduire des ouvrages historiographiques ou des témoignages sur l’extermination des juifs; maintenant on commence à lui demander aussi d’introduire des textes sur la culture juïve : en 1984 il écrit la préface de Ebrei a Torino. Ricerche per il Centenario della Sinagoga (1884-1984), en 1985 il présente les actes du colloque turinois Gli ebrei dell’Europa orientale dall’utopia alla rivolta et le livre La comunità ebraica di Venezia e il suo antico cimitero. En 1982 (la même année de son roman Se non ora, quando ?) il fait la conférence Itinerario di uno scrittore ebreo dans laquelle il reprend à son compte la définition d’«écrivain juif» qui lui avait été imposée par la réception de son œuvre à l’étranger. Primo Levi a lié son nom aux destins de la maison d’édition Einaudi. Aussi faut-il prendre en consdération le rôle qu'il a joué dans l'histoire de Einaudi: les stratégies d’innovation par lesquelles Einaudi cherche à surmonter sa crise symbolique et financière s’appuient en partie précisément sur Levi. La ricerca delle radici, son «anthologie personnelle» aurait dû être le premier exemple d’une série d’anthologies similaires par d’autres écrivains; sa traduction du Procès de Kafka (1983) ouvre également une nouvelle collection de la maison d’édition («Scrittori tradotti da scrittori»). Ce n'est pas Lévi qui a choisi ce texte, et ce n'est sans doute pas un hasard si la dernière en date des traductions italiennes du roman de Kafka avait été publiée en 1973 par Adelphi, la maison d’édition qui en cette période s'était imposée comme le principal concurrent de Einaudi dans l'espace de l'édition littéraire tournée vers la qualité. Il faut ajouter qu’en ces années la réception italienne de Kafka commence à souligner les traits «juïfs» de son œuvre, comme en témoigne la publication du livre de Giuliano Baioni Kafka. Letteratura ed ebraismo (Einaudi 1984). Peut-on interpréter, et jusqu’à quel point, ces stratégies d’Einaudi comme une réaction à la redéfinition du «littéraire» opérée par Adelphi dans les années précédentes? Quel rôle, actif ou passif, y joue Levi? Sa fonction de médiation culturelle peut-elle être considérée comme efficace? Quelques réactions significatives peuvent aider à répondre à ces questions. Sa traduction du Procès de Kafka est jugée inférieure aux précedentes (voir Sandra Bosco Coletsos, La traduzione di «Der Prozess» di Franz Kafka, «Annali dell’Istituto Universitario Orientale», XXVIII, 1985, pp. 229-68), et son effort d’assimiler la culture ashkénaze est considérée décevant et superficiel aux États-Unis (voir surtout Fernanda Eberstadt, Reading Primo Levi, «Commentary», 1985, 80, 4, 1985, pp. 41-47). Je me propose d'analyser les effets que les transformations du panorama culturel italien ont exercé sur l’(auto)redéfinition de Levi comme «écrivain juif», ainsi que le rôle que son œuvre – et sa réception posthume – a joué dans l’importation d’un judaïsme «exotique» jusque là peu et mal connu en Italie.

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