Colloque : La circulation internationale des idées : producteurs, vecteurs, modalités
2.03 - Une migration intellectuelle et ses retraductions scientifiques : le cas des intellectuels arabes face aux savoirs français sur le monde arabe (1950-1980)
Auteur(s) : Thomas Brisson
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A partir des années 1950, le milieu orientaliste français a accueilli, en son sein, une proportion croissante d’intellectuels issus du Maghreb et du Moyen-Orient, intellectuels qui, quarante ans plus tard, forment toujours une part significative et active du personnel scientifique de la discipline. L’évènement ressortit à la fois du fait « normal » et du bouleversement exceptionnel. Normalité, car l’orientalisme désigne l’ensemble des savoirs élaborés par l’université française sur la culture et les sociétés arabes : que des intellectuels arabes – concernés au premier chef par la visée cognitive de l’orientalisme – en viennent à prendre part à son élaboration, apparaît comme une modalité banale du partage et de l’élaboration commune des savoirs. Evènement exceptionnel, cependant, car jusqu’aux années 1950, les intellectuels arabes n’ont jamais été associés à sa production, tout au moins au sein des structures académiques françaises. Seules les décolonisations seront parvenu à imposer l’idée d’une nécessaire participation arabe au projet orientaliste français (voire occidental). Cette nouvelle donne est rendue possible par l’accélération des migrations estudiantines et intellectuelles arabes dans les années d’après-guerre. L’université française trouve, ainsi, chez ces doctorants et ces jeunes chercheurs l’occasion d’intégrer, au milieu orientaliste, une contrepartie arabe devenue indispensable. Or, on note qu’au cours des trois décennies pendant lesquelles les intellectuels arabes s’intègrent à l’orientalisme (1950, 1960, 1970), ce dernier connaît un certain nombre de changements significatifs. Il se dégage de son ancien ancrage philologique et tend à s’aligner, au prix de ruptures épistémologiques plus ou moins radicales, sur les sciences humaines modernes ; ses objets, ses questions, ses méthodes, sont progressivement redéfinis, modifiant en profondeur le projet « orientaliste » dont la dénomination même est abandonnée pendant les années 1960. En ce sens, les migrations intellectuelles arabes forment un cas d’étude presque idéal pour comprendre les changements scientifiques induits par les circulations internationales d’intellectuels. La coïncidence ne saurait être purement fortuite entre l’arrivée d’intellectuels issus des anciennes périphéries coloniales et les ruptures qui marquent, à la même époque, un savoir occidental sur le monde arabe élaboré, jusque là, en l’absence de toute collaboration arabe. C’est à essayer de penser les divers liens qui unissent migrations d’intellectuels et changements épistémologiques que s’attachera cette communication.
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