Colloque : La circulation internationale des idées : producteurs, vecteurs, modalités
2.02 - La circulation internationale de la « Théorie française » : les sciences humaines à l’heure de la globalisation
Auteur(s) : Johannes ANGERMÜLLER
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Quel rapport le champ des sciences humaines et sociales entretient-il avec l’État-nation ? Jusqu’au milieu du 20ème siècle, les sciences humaines sont ancrées dans l’État-nation dont elles visent à préserver le patrimoine culturel. C’est l’État-nation et ses institutions qui donnent aux disciplines leur cohérence et leur sens (cf. Ringer 1969). Depuis le dernier tiers du 20ème siècle, le rapport entre ce champ disciplinaire et l’État-nation commence à changer : Les disciplines « canoniques », qui avaient joué un rôle important dans la construction de l’État-nation (notamment la philologie, l’histoire et la philosophie), se trouvent mises en question par la crise à la fois institutionnelle et symbolique de leurs projets intellectuels. C’est l’essor des nouveaux champs d’études (comme les « [Cultural…] Studies ») qui annonce un changement des règles du jeu académique et intellectuel depuis les années 70. Alors que de fortes spécificités nationales et disciplinaires persistent, l’univers de ces champs témoigne d’un nouveau régime de production symbolique. Se voulant « internationaux » et « pluridisciplinaires », ces champs d’études court-circuitent des frontières et traditions disciplinaires anciennes tout en en créant de nouvelles. Ainsi, selon Bill Readings l’émergence de ces champs accentue-t-elle la « déréférencialisation » d’un discours théorique qui n’est plus basé sur l’idée humaniste du savoir comme univers intégré et porteur de sens, mais plutôt sur ce qu’il appelle la « rhétorique de l’excellence ». Selon Readings, « l’excellence » se substitue à la conception humboldtienne et humaniste en s’imposant comme un principe d’organisation qui permet de décomposer le savoir dans des unités interchangeables et modulables et, ainsi, de le détacher d’une mission culturelle et unifiante de l’État-nation (Readings 1996). Dans cette présentation, je vais chercher à élucider la façon dont la réception du savoir théorique d’un champ source peut répondre aux dynamiques institutionnelles d’un champ récepteur. Alors que l’exemple de la French Theory sera pris en compte pour un examen de l’échange intellectuel entre la France et les Etats-Unis pendant dans un temps donné, elle permettra également de montrer les effets d’une présence diminuée de l’État-nation dans la production du savoir en sciences humaines. Ainsi, dans le contexte américain la French Theory prépare-t-elle le passage de la critique philologique aux activités plus intellectuelles et « populaires » des Cultural Studies ; son succès articule également une crise institutionnelle qui marque le champ des sciences humaines tout au long des années 70 et 80. Si toute cette époque est assombrie par la « job crisis », des mutations plus profondes entraînent un changement des règles de production et de reproduction symbolique dans le champ. L’hypothèse que je mettrai en avant dans cette présentation, c’est que dans le champ américain des sciences humaines un régime de production « rigide » est mis en question et remplacé par un régime « flexible » à partir des années 70. Au niveau institutionnel, cette transition s’annonce par de nouvelles logiques de reproduction des producteurs académiques tandis qu’au niveau symbolique, on peut constater l’éclatement de l’unité disciplinaire de la philologie et esthétique traditionnelle dans une pluralité des champs d’études pluridisciplinaires. Ce sont les projets théoriques de la French Theory qui deviennent la nouvelle monnaie « déréférencialisée » pour cet univers éclaté que sont des Cultural Studies. Afin de rendre compte du rôle de la French Theory dans ce passage de la rigidité à la flexibilité, je présente une analyse en deux temps. Tout d’abord, je me donne pour but d’éclairer quelques aspects de la rupture symbolique qu’effectuent la French Theory et les Cultural Studies dans le discours des sciences humaines aux Etats-Unis dans les années 70 et 80. Puis, dans un second temps, la tâche sera d’identifier les nouvelles règles d’un champ de moins en moins imprégné par l’État-nation et ses institutions discursives.
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