Colloque : Les systèmes d’enseignement et les catégories nationales de pensée
2 - Objectifs du colloque
Objectif La première grande réunion de tous les chercheurs impliqués dans cet effort visant à fonder un réseau transnational et transdisciplinaire en sciences sociales (ESSE) aura lieu du 10 au 12 mars 2005 au château de Coppet (Suisse), sur les rives du lac Leman. Cette rencontre constitue un moment inaugural important pour le réseau ESSE. Une soixantaine de chercheurs de cultures et de pays différents seront réunis pour fonder, au sein d’un espace de discussion rationnelle, les bases d’une science sociale plus consciente des « points aveugles » qui déterminent partiellement ses cheminements théoriques et empiriques.
Thème Le thème choisi, l’inconscient académique, se situe au cœur des interrogations qui ont motivé la mise en œuvre du projet ESSE. Une des ambitions du réseau est en effet de mettre en place une démarche comparative favorisant la mise à jour des a priori disciplinaires propres aux sciences sociales en s’inspirant de la démarche proposée par Pierre Bourdieu. Bourdieu a en effet indiqué la présence, au sein de chaque groupe humain, de systèmes de schèmes cognitifs qui sont au principe de la construction de la réalité sociale. Ces inconscients culturels, qu’il appelle également des « transcendantaux historiques », fondent la doxa, c’est-à-dire tout ce qui va sans dire, qui va de soi — le taken for granted des anglo-saxons. Ces schémas cognitifs partagés, pour invisibles qu’ils soient aux yeux de ceux qui les incarnent, sont à l’origine du caractère évident des objets de pratiques et de discours propres aux différents champs sociaux. La science — et moins encore la science sociale — n’échappe pas à la règle. En tant qu’entreprise d’accumulation de savoir, la science ne pourrait subsister sans l’activité sous-jacente du système éducatif. Or l’éducation représente un puissant mécanisme de transfert des schèmes cognitifs : elle transmet en particulier des principes de vision et de division spécifique (comme l’opposition entre les lettres et les sciences, entre sciences « dures » et « molles », entre le « quantatif » et le « qualitatif », etc.) qui structurent par la suite l’activité intellectuelle.
Traditions nationales Etant donné le lien consubstantiel qui unit le monde éducatif à l’Etat, il est pour ainsi dire naturel que les schèmes cognitifs hérités de la scolarisation diffèrent selon les pays. Ces différences dans l’infrastructure cognitive des tenants du capital scolaire ont donc toutes les chances de se répercuter sur les manières d’envisager les thèmes et les méthodes propres aux différentes disciplines des sciences sociales. Comme ces différences reposent sur des schèmes inconscients, elles tendent à passer inaperçues la plupart du temps. Certes, lors de confrontations circonstanciées avec des collègues étrangers, un certain flottement conceptuel sera peut-être perçu par les plus attentifs des participants, pour être aussitôt ramené à un « problème de langue ». Mais, sans l’effort systématique d’un corps disciplinaire, il est peu probable que ces frictions cognitives débouchent sur une activité consciente visant à mettre en évidence les structures invisibles, et spontanément reconduites, de mise en forme du réel.
Comparatisme C’est à cette entreprise archéologique de mise à jour de l’architectonique des différentes traditions nationales en sciences sociales que va s’atteler ESSE lors de son colloque inaugural. Les participants travailleront pendant trois journées, divisées en séances plénières et en ateliers, autour de la question de la production et reproduction scolaire des visions et divisions du monde social au sein de différentes traditions nationales. Seule une réflexion collective, comparative et transdisciplinaire est en mesure de montrer en quoi les systèmes d’enseignement nationaux constituent autant de lieux privilégiés d’inculcation de catégories de pensée et de jugement.
Biens littéraires La circulation des biens littéraires constitue dans ce cadre un objet d’étude privilégié. D’une part, les analyses en cours dans le réseau « Production et la circulation des œuvres littéraires et artistiques en Europe » sont essentielles dans la mesure où la nationalisation des littératures européennes a accompagné le vaste mouvement de formation ou de renforcement des nations et des nationalismes au cours du XIXe siècle. La littérature constitue par là un terrain privilégié où affleurent, peut-être plus que nulle part ailleurs, les nervures des différentes fibres nationales. Les cas étudiés en littérature montrent par ailleurs que la carte littéraire de l’Europe ne recouvre pas complètement la carte de ses frontières géo-politiques ; il convient donc de se méfier de toutes les formes de « naturalisation » du concept même de nation. D’autre part, l’espace littéraire illustre à merveille une autre propriété des champs académiques : ils s’inscrivent dans des processus d’échanges internationaux de plus ou moins grande amplitude. Certains « coups » éditoriaux peuvent ainsi naître d’une compréhension décalée, teintée par une tradition culturelle différente, d’une œuvre littéraire ou d’un concept théorique. L’étude de la plus-value symbolique associée à l’usage de concepts issus de traditions nationales étrangères, de même que la lutte herméneutique pour le monopole de la « juste traduction », a tout intérêt à ne pas se cantonner au champ de la littérature. Le prestige associé à l’usage d’hypothèses ou de méthodes provenant de traditions exogènes à l’espace de référence indigène mérite plus que jamais d’être étudiée au sein des différents champs théoriques des sciences sociales.
Décentrement La mise en parallèle d’histoires collectives, incarnées dans des systèmes spécifiques d’enseignement, avec les trajectoires individuelles concrètes des membres d’une société donnée, permettra de mieux comprendre les déterminations des catégories « spontanées » avec lesquelles les différentes traditions disciplinaires nationales empoignent leurs sujets d’étude. L’étude de cas, littéraires, sociaux, politiques et scientifiques, issus de pays différents facilitera aux spécialistes des sciences sociales l’indispensable travail de la possibilité d’opérer un décentrement par rapport à leur propre tradition ainsi que la possibilité d’envisager une pratique descriptive et explicative plus objective au sein de leur propre domaine de recherche. Afin de coordonner les efforts de chacun et de mettre en forme les conditions organisationnelles permettant l’élaboration collective d’un savoir objectif sur la pratique de sciences sociales, trois thèmes principaux ont été choisis, parcourus par deux grilles transversales d’analyse qui seront analysés au sein de différents ateliers de réflexion.
Les ateliers : trois sujets et trois thématiques Les ateliers constituent le fer de lance de la démarche ESSE. Il convient en effet de mettre à profit la qualité et l’étendue du réseau ESSE pour produire ensemble de nouvelles connaissances susceptibles d’objectiver la pratique scientifique de chacun d’entre nous. Afin de mettre en lumière les impensés qui déterminent souvent en creux nos démarches de recherche, nous allons faire en sorte d’éclairer les points aveugles des uns et des autres en nous confrontant à des traditions, aussi bien nationales que disciplinaires, marquées par des héritages différents. Pendant le colloque, les ateliers seront organisés en trois sujets qui seront analysés avec la transversalité de trois thématiques : - les canons de la pensée universitaire (livres à lire, auteurs incontournables, dates de traduction d’auteurs étrangers, « bonnes ventes », etc.). - la taxinomie académique (organisation des disciplines, cours obligatoires, crédits accordés, budgets délivrés, etc.). - l’habitus scolastique : (« bonne » pratique universitaire, choses « à faire » et à « ne pas faire », trajectoires scolaires en fonction des origines sociales, etc.). Trois thèmes transversaux assureront une unité à la conférence en donnant prise, au sein des différents ateliers, aux mêmes types de questionnement comparatif : - la comparaison entre disciplines différentes des sciences humaines et sociales - la comparaison entre traditions nationales de recherche et de théorisation - la comparaison des formes prises par la mise en place de la déclaration de Bologne.
Les questionnaires Un des buts d’ESSE est d’utiliser le réseau comme source d’information empirique sur le fonctionnement actuel du champ académique. La diversité des nations et des disciplines représentées constitue en effet un formidable outil d’investigation scientifique. C’est la raison pour laquelle des questionnaires liés à chacun des thèmes traités lors du colloque (canon, taxinomie et habitus) sont actuellement en constitution. Ils seront envoyés aux différents « nœuds » de notre réseau. Les membres d’ESSE seront alors invités à le remplir (ou à le faire remplir) et à le renvoyer au Groupe de Coordination Genève.
Conclusion L’inconscient académique sous-tend, sans que nous y prenions garde, bon nombre de nos efforts scientifiques. Il nous paraît donc urgent d’y prêter garde, de nous assurer une certaine prise afin de limiter son influence. L’ensemble des propositions qui visent à le circonscrire ont besoin, afin de porter leurs fruits, de l’engagement de tous les membres du réseau ESSE. ESSE a l’avantage de regrouper un nombre important de chercheurs qui partagent un corpus théorique ; les échanges ont par conséquent beaucoup plus de chances d’être fructueux que dans d’autres travaux interdisciplinaires et internationaux d’envergure. De plus, l’ambition du réseau ESSE est de réaliser ensemble, en profitant du formidable potentiel que laisse espérer ce regroupement de capacités et de volontés, un travail d’objectivation de nos propres outils de compréhension du monde. S’attaquer à l’inconscient académique s’avère donc des plus pertinents dans cette optique. L’objectif de ce premier colloque de l’ESSE est ambitieux : il ne s’agit rien moins que de poser les fondations d’une étude des structures élémentaires de la vie académique. Il s’agit d’un défi passionnant pour les sciences sociales qui, pour la première fois de leur histoire, ont à leur disposition un outil collectif d’objectivation de leurs pratiques. C’est donc à ce travail d’ « objectivation réflexif », que Bourdieu appelait de ses vœux, que nous vous invitons cordialement.
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Rencontres
Réseau « ESSE »
9-10 Janvier 2009 - L’espace intellectuel en Europe 19e – 21e siècles
Resp. G. Sapiro, F. Schultheis, V. Dubois
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